Construire une maison en terre au XXI ème siécle ?

Pour la première journée (10 septembre 2011) de l'atelier d'Eté organisé par l'association Touraterre sur le site "le village" à Cavaillon, l'archéologue François Guyonnet attaché au  département du Vaucluse est venu parler de la construction en terre crue en Provence  et en Languedoc du moyen-âge à nos jours.
L'image d'une région attachée à la pierre ( carrière d' Oppède , de Caromb pour ne parler que du Vaucluse) est ressortie quelque peu écornée par le contenu de son propos. En effet, que se soit dans le bas du sillon Rhodanien (Vaucluse, Bouche-du-Rhône) en poussant jusqu'aux limites du Roussillon avec la ville de Perpignan ) les observations, études, relevés faits nous montrent que la terre a été un matériau essentiel dans la construction. Les techniques utilisant la terre sont connues sous plusieurs nom. A Perpignan,dans le quartier ancien de St Jacques  au moyen-age la plupart des maisons étaient construites en terre. A Cavaillon des fouilles réalisées prés de la chapelle du Grand Couvent font état d'une maison du 3ème siècle avant notre ère réalisée en adobe (brique de terre crue moulée puis séchée au soleil).En Languedoc comme à Marseille on trouve la technique du pisé (terre crue, plutôt sèche, compactée dans un coffrage en couches successives à l’aide d’un pilon ou dame, pisoir, pisou).On observe cette technique en basse vallée du Rhône au XVII ème mais surtout sur les deux siècles suivants. Cette technique semble venir de l'Espagne et serait un  héritage de "la reconquista"(1).

 
mur en pisé   détail de mur en pisé

Une autre technique d'utilisation de la terre  est la bauge un terme qui nous vient du Nord de la France. Elle semble introduite dans nos régions du midi (Languedoc et Provence) dés le XIII ème siècle .A la différence du pisé qui utilise la terre sèche,ici on utilise le matériau à l’état plastique (inclusion d’eau et de végétaux). La mise en œuvre s’effectue de deux façons sous forme de levée de terre d’environ 1m de haut ou de l’assemblage de pains de terre. Tout ceci est battu à l'aide d'un gourdin,d'une trique pour en assurer la cohérence. C'est ce que l'on désigne dans le midi par le nom de "tapia, tapie ou tapy" (mot d'origine arabe). En réalité le mot désigne indifféremment les deux techniques du pisé et de la bauge.
Des études sur le département du Vaucluse font état de maisons en terre anciennes  dans des communes comme PERTUIS, CUCURON, CARPENTRAS et toute une vaste zone du Comtat Venaissin. A Carpentras, capitale Venaissin Pontifical à partir du début du XIV ème siècle, la moitié des constructions sont réalisées en terre. Des lotissements situés dans les faubourgs sont réalisés (comme à Perpignan) sur tout le pourtour de la ville romane. Dans ces régions il s'agit, pour faire face à la demande, de bâtir vite et peu cher.

 
Perpignan au moyen-âge (fin XIII début XIV ème)   Perpignan détail lotissement de quartier

Le matériau est donc pris sur place (architecture vernaculaire) pour construire la maison ( 3). La pierre côtoie la terre. Il n'y a pas -du moins à cette époque- de période propice à tel ou tel matériaux. Les tours de défense de CARPENTRAS seront réalisées en appareillage de pierre tandis que les liaisons ,les courtines,seront temporairement réalisées en terre. On reporte à plus tard la réalisation en pierre  en attendant d'en avoir les moyens financiers.
Autre image d'Épinal battue en brèche : c'est l'époque (XIV ème) ou Avignon est agrandie par de nouveaux quartiers où l’on utilise presque exclusivement la technique du pan de bois.

Très rapidement, les maisons en terre font l'objet de réaménagements. A Carpentras, les murs de terre au rez de chaussée sont percés par des arcades. Celles-ci sont parfaitement ajustées dans le mur de terre (la cohérence avec  le mur est assurée par un blocage constitué de pierres non taillées et de chaux ).

Maison en terre à Carpentras avec voute en pierre.

Ces lieux servent d'entrepôts et de locaux réservés au commerce et à l'artisanat. Les étages qui font l'objet de surélévations sont réservés à l'habitat. Le pan de bois, utilisé en façade côtoie alors les élévations de terre. Un peu plus tard, dès le XVe s., mais surtout au XVIIe s., les lotissements de Perpignan sont transformés : un lot de plusieurs maisons médiévales est alors remembré en un petit hôtel particulier, plus confortable avec cour intérieure.
En Comtat, les villes sont réaménagées strictement, pour l'essentiel, sur la base des constructions anciennes. Elles  ne connaitront plus  de phase d'extension jusqu'au 19 ème siècle. La construction en terre réapparait dès le XVIIIe s. et devient un matériau de première importance lors de la colonisation des campagnes par les agriculteurs, autrefois cantonnés dans les villages. Après la Révolution, les terres  récupérées aux nobles et aux religieux voient à nouveau l'édification de maisons. Comme durant le moyen âge  l'afflux de personnes est important. Il faut construire vite et  pas cher. Le choix se porte à nouveau sur la terre qui est un matériau abondant que l'on a sur place et gratuitement. De nombreux mas ( nom de fermes agricoles dans le midi de la France) sont alors construit en pisé.  Les générations qui vont se succéder  durant les deux siècles prolongeront souvent  la bâtisse  initiale afin de construire à des fins- la plupart du temps- agricoles (fenil ou fenière,  remises etc …). Ainsi, cette technique de construction perdurera jusqu’aux années 1950 dans les campagnes vauclusiennes.

Aujourd'hui:

Face à l'immense crise qui est en cours, pour répondre  à une partie de celle ci ( la crise de l'habitat, celle du réchauffement climatique,  raréfaction des ressources minières et énergétiques )  la question d'un nouveau développement de l'habitat en terre se pose. La terre est un matériau qui a des propriété pleinement adaptées à la construction bioclimatique (4). Si on rajoute sa mise en œuvre qui est relativement simple ,la modicité de son cout, son empreinte écologique quasiment nulle (5), l'ensemble de  ces éléments en font un matériau d'avenir. 

                                                               Jojo le 11 septembre 2011

(1) La Reconquista (mot espagnol et portugais, en français Reconquête) correspond à la reconquête des royaumes musulmans de la péninsule Ibérique par les souverains chrétiens. ( de l'an 718 à 1492)

(2) Le Comtat Venaissin est une partie du département de Vaucluse, entre Rhône, Mont Ventoux et Durance, comprenant les villes de Cavaillon, Carpentras, Vaison-la-Romaine.

(3) Au grand  désespoir des archéologues qui ne trouvent plus le sous-sol intact qui leur permet ordinairement d'identifier et de  comprendre les modes de vie des occupations successives.

(4) La conception bioclimatique a pour objectif d'obtenir des conditions de vie, confort d'ambiance, adéquats et agréables ( températures, taux d'humidité, insalubrité, luminosité etc.) de manière la plus naturelle possible, en utilisant avant tout des moyens architecturaux, les énergies renouvelables disponibles sur le site ( énergie solaire, géothermique, éolienne, et plus rarement l'eau).

(5) L'empreinte écologique mesure la consommation humaine de ressources naturelles. C'est un outil qui sert à mesurer la pression exercée par l'homme sur la nature, sachant que chaque personne a un impact sur l'environnement par sa façon de vivre. . L'empreinte écologique permet de contrôler si l'économie humaine, qui puise dans les ressources naturelles, respecte ou non la capacité de régénération de la planète.

Nota: merci à François Guyonnet pour pour sa correction.

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