Le béton maître de la planète

Comme le Mac Do, le Béton est un tyran vénéré.

Présent partout, le Béton occupe en maître la planète Bâtiment. Il semble avoir été toujours là. N’obéissant à aucune mode saisonnière, intemporel, invariant, il s’est répandu sans bruit et est peu à peu apparu, neutre, comme le totem contemporain, le représentant parfait de la modernité lisse et avenante. Il siège. Il trône. Il règne.

Le Béton a différents costumes. Il est banché ici, moulé là, coloré ailleurs. Il est proposé en vrac à la toupie ou en petits modules appelés parpaings, agglos, moëllons et bien d’autres noms encore. Et pourtant ce n’est pas l’élégance du béton qui fait sa séduction, ce n ‘est pas non plus son toucher délicat, son respect de l’environnement, sa contribution à la biodiversité, l’étendue de ses connaissances ou son antériorité constructive. Non, ce qui séduit chez le béton c’est son prix plancher.

Très facilement industrialisable et normalisable, le Béton est vite enseigné aux ouvriers sans qualification : le savoir-faire est nécessaire au stade du projet mais beaucoup moins sur le chantier. On peut concentrer la connaissance et les salaires honorables sur une petite minorité d’acteurs, laissant aux gros bataillons de la main d’oeuvre, les miettes de revenus. Afin de vraiment rentabiliser le système, il est préférable de se lancer dans la production de masse. L’Europe du lendemain de la guerre grâce aux HLM, ou aux équipements publics tels écoles, ponts, hôpitaux, mairies etc… a ouvert un marché à une échelle parfaitement dimensionnée soutenu par un système bancaire adéquat.

Il est assez évident que le Béton dans le Bâtiment a joué un rôle proche de celui de l’Entrant chimique dans l’Agriculture pour la partie du monde qui se qualifie elle-même de développée.

Fort de cette réussite économique, le Béton en est venu à représenter, pour les spectateurs que nous sommes de l’habitat des autres, le symbole de LA réussite. Reconnu sur les cinq continents, plus haut que tous les autres matériaux, adoptés par les puissants de la planète, disponible à proximité, ayant un prix au mètre carré imbattable, il s’est insinué dans toutes les pensées comme LE matériau de construction de référence.

Que sont devenus les mille et uns savoir-faire locaux à base de matériaux premiers, cueillis ou produits dans l’environnement proche qui étaient le pain quotidien de tous les constructeurs encore au début de ce siècle ? Qu’en restera-t-il à la fin du prochain siècle ? Cent siècle d’histoire de la construction vont-ils disparaître en deux petits siècles, sous le rouleau dictatorial de l’économie, installant le Béton en idole de la monoculture constructive ?

Je me souviens, c’était il y a dix mille ans. Nous en avions assez de toujours courir au cul des bisons, de gratter la neige dans l’espoir d’y trouver quelques fruits secs ou quelques baies, de fouiller la terre en quête de racines que les sangliers auraient oubliées, ou de grimper des journées entières dans les arbres à cueillir des fruits minuscules. Nous étions aussi fatigués de disputer les abris sous roches aux ours ronchons. Trouvant enfin un lieu prospère et accueillant, nous nous sommes arrêtés entre le Tigre et l’Euphrate.

Nous ne savions pas, pendant que nous rangions nos premiers pieux, nos premières pierres ou nos premiers tas de terre molle, que nous étions à l’aube de découvrir presque simultanément le bâtiment et l’agriculture.

Depuis, bien sûr, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts du Tigre et de l’Euphrate jusqu’à ce que « Renard du désert » ne les anéantisse par des frappes chirurgicales, mais à l’heure de l’enfer pavillonnaire de chez Maisons Phenix, il n’est pas inutile ramener à la mémoire la genèse de cette longue histoire.

 

Bien avant le « Béton Armé Etat Limite », la bible des bétonneux, vos ancêtres avaient remarqué qu’en associant les qualités des choses filiformes comme la paille, le bois, ou le foin avec les qualités des choses collantes comme la terre molle, on obtenait après séchage, des abris durables et confortables au point de s’y installer pour la vie. Le fer des armatures et le béton ne font rien d’autre aujourd’hui que copier ce vieux principe. Mais vos ancêtres avaient l’intelligence de se considérer comme provisoires. Ils faisaient le moins de torts possible à leur environnement. Ils agissaient plus comme les dépositaires d’un bien reçu et à transmettre que comme les prédateurs sans limite d’un territoire à asservir. Nous sommes loin de ce souci à notre époque.

 

Le spectacle des carrières ou des cimenteries alimentées en énergie par des énormes lignes électriques, ou des processions de camions-citernes nous consterne chaque jour davantage. Les aciéries régulièrement alimentées par des trains de charbon et de minerais ne laissent pas le paysage indifférent. La dispersion dans le territoire des matières produites par ces usines en vue de la prolifération des lotissements, contribue à transporter toujours plus loin la domination de la pensée industrielle et marchande. Possessif, le Béton ne rend pas l’espace conquis. Les constructions ne sont pas près de disparaître. Les démolitions ou les déchets de chantier encombreront encore longtemps les décharges. Mais le béton a ses supporters : le Mégalomane pour son monument, le Puissant pour sa renommée, l’Inquiet pour sa sécurité, le Fainéant pour sa facilité, l’Orgueilleux pour sa performance et surtout l’Econome pour son économie.

Le « Béton Uber Alles » a un talon d’Achille. Son prix très bas est fonction de deux critères : Faible coût de la main d’oeuvre par la généralisation des machines et l’atomisation des tâches ainsi que faible coût de l’énergie nécessaire à ces machines. On ne voit pas pourquoi les salaires viendraient à s’améliorer, mais on imagine assez facilement que le prix de l’énergie pourrait considérablement augmenter.

Or le béton ce n’est quasi que de l’énergie : extraction, cuisson, transport, mise en oeuvre et utilisation consomment d’énormes quantités de pétrole entre autres. La géopolitique, la limitation des ressources ou l’effet de serre pourraient facilement remettre en cause cette situation . Surtout que les constructions en Béton, pour être à peu près vivables dans un environnement de forts coûts de l’énergie devront subir des aménagements qui les renchériront considérablement.

C’est à ce moment-là qu’il faudra peut-être se souvenir comment bâtir avec de la terre, du bois, de la pierre ou de la paille.

Quelques productions agricoles peuvent jouer un rôle dans la contre-offensive : les fibres genre paille, chanvre, foin, lin, roseaux, laines animales sont mélangeables à des mixtures de terre, plâtre ou chaux pour fournir des éléments porteurs, des isolants ou des finitions d’habitat, les mêmes mixtures peuvent agglomérer des fibres plus courtes genre broyats de bois, copeaux, rafles de maïs, ou paille hachée ; le bois, y compris les bambous, n’a plus à démontrer son efficacité constructive, les bottes de pailles cubiques font de bonnes briques isolantes, pour ne citer que quelques pistes déjà en voie de redécouverte. Mais rien n’interdit de gamberger sur l’utilisation des feuilles de maïs, des rafles de raisins, des pommes de pin, des coquilles de noix, des noyaux d’olives après pressage, des ronces, des sarments de vigne et sans doute bien d’autres produits du travail en agriculture dont les bâtisseurs ignorent l’existence.

Evidemment il ne faudra pas que ce jour survienne dans trop longtemps. Si c’est possible, faisons que la planète ne soit pas à ce moment-là saccagée au point de ne plus pouvoir même utiliser ces matériaux premiers.

 SCOP INVENTERRE texte écrit en 1999  (lien de la SCOP)  

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